dimanche 17 mai 2009

Des nouvelles récentes du Château (10)

- X -



Le directeur du centre de formation, dans lequel j’étais à Paris, avait choisi un suppléant en la personne de M., un homme d’un certain âge ayant travaillé dans l’industrie en tant que cadre administratif et ne connaissant rien à la formation ni à l’intégration. Je dis M. à son sujet par peur d’un procès en diffamation, les romans n’ayant jamais été que le récit d’un événement passé transformé en fiction pour des questions de droit à la personne, mais M., suppléant du directeur de notre association parti en congés maladie, avait et n’avait pas sa place dans un centre de formation, comme moi, j’étais et je n’étais pas formateur. Nous étions tous les deux K. et Klamm, car K. est Klamm et Klamm est K. Dans le fond, il n’y a pas de limite substantielle entre moi et M., comme il n’y a pas de séparation physique entre un homme et son prochain. Nous mangeons tous dans la même assiette et nous devenons ce que nous mangeons.

M. était un homme de petite taille en col blanc, le visage ovale, le nez aquilin, les cheveux bouclés, gris roux et le ton du pédant. Il semblait un personnage de la commedia dell’arte, un Pantalon ou un Polichinelle cherchant constamment à briller avec nous, et toujours dans des contextes où il n’y avait pas lieu de le faire. Il aimait l’humour noir, la provocation, la saillie à l’emporte-pièce, et surtout avec les jeunes femmes employées par notre centre de formation. C’était une caricature ou un grotesque posé sur un visage d’homme, mais qui, dans le contexte de crise où nous baignions, ne faisait rire personne. Avec sa petite taille et son nez en I constamment perché, il paraissait tout droit sorti de l’imagination d’un enfant perturbé ; ce qu’il devait être aussi, car, dans l’état de décrépitude des locaux et des installations où nous nous trouvions, dans la gène des fins de mois vécue par l’ensemble des formateurs et notre manque de foi comme d’outils pédagogiques, un tel cauchemar pouvait bien avoir été halluciné collectivement.
Pouvions-nous réellement expliquer à nos amis, nos voisins, bref à des personnes venues de l’extérieur, quel personnage était M. ? Aurions-nous été crus ? Il paraissait très improbable qu’un tel homme ait pu exercer des fonctions dans l’industrie et devenir, par la suite, directeur d’un centre de formation oeuvrant pour l’intégration des immigrés ; cela ne pouvait être, échappait à toute logique. M. pouvait rentrer dans la salle de cours d’un formateur, critiquer sa façon d’enseigner et chercher à expliquer au tableau, pour des stagiaires immigrés débutant en français, ce qu’est un syndicat et la façon dont les différentes branches syndicales s’articulent entre elles, puis raconter l’histoire des grèves ouvrières et des manifestations du Front populaire, faire pleurer une jeune formatrice pour son attitude ou une postulante formatrice, lors d’un entretien, en lui faisant réciter la conjugaison de tel ou tel verbe à l’imparfait du subjonctif. Une jeune formatrice était-elle juive ou née en Algérie ? Il fallait qu’il émette contre elle des propos antisémites ou racistes, et, le plus souvent, nous le laissions dire. Chacun de nous le méprisait pourtant, chacun désirait son départ. Trois mois après son entrée aux fonctions de directeur, il déclara ouvertement au délégué syndical de la boîte que l’une des missions de son embauche était celle de nettoyeur ; cela avait été dit franchement et sans la moindre gène. Mais que pouvait-il bien nettoyer, dès lors qu’il avait montré son jeu au délégué syndical, à celui qui aurait dû être le dernier dans la confidence ? M. pouvait bien être fou, mais cette folie, à n’en pas douter, avait un motif : M. avait décidé de la farce qu’il nous jouerait et c’était une farce pathétique.

Au mois de mai 2005, le Centre International d’Etudes Pédagogiques avait demandé à des associations proposant des ateliers pédagogiques pour les immigrés de donner leur avis concernant un programme de langue française. C’était la première fois qu’une instance de l’Education Nationale se souciait d’intégration. L’Europe souhaitait obtenir des critères d’évaluation concernant ses flux migratoires. Rien, évidemment, de pédagogique là-dedans, la finalité n’étant pas, pour Bruxelles, de rendre autonomes des immigrés, mais de s’en servir à telle ou telle tâche pour laquelle des rudiments de français étaient nécessaires.
Bruxelles avait donc passé commande pour que des universitaires français spécialisés dans l’enseignement des langues rédigent un pensum. Naturellement, ces universitaires n’avaient aucune connaissance des besoins des immigrés, aucun gouvernement avant celui de Chirac ne leur ayant demandé de définir un enseignement pour un tel type de public. Aussi, ils ont trouvé leurs sources théoriques dans la lutte contre l’illettrisme. Ce qui est pour le moins embarrassant, l’illettrisme étant un problème concernant l’échec scolaire des Français, et le programme, qu’ils ont conçu, rentre actuellement dans un cadre politique nouveau, dans lequel l’immigré arrivant sur notre sol n’est plus libre d’apprendre notre langue, mais sommé de signer avec l’Etat un contrat de formation qui peut donner suite à des sanctions tragiques, s’il n’a pas été jugé capable de comprendre les cours.

Moi, M. et une formatrice syrienne étions donc à Sèvres, dans une salle de réunion du Centre International d'Etudes Pédagogiques, avec d’autres collègues, pour critiquer un programme qui serait publié quatre mois plus tard en l’état. La plupart des consultants gardaient le silence, indifférents, désabusés à force de porter des associations manquant de moyens et pouvant disparaître du jour au lendemain. M., quant à lui, était aux anges.

La journée de réunion passée, nous nous sommes retrouvés tous les trois aux portes du centre international à Sèvres, et M., incapable de se contenir, a encore voulu l’ouvrir. M. m'a indiqué du doigt un manoir qui se trouvait à une centaine de mètres de nous.
« - Voyez-vous, m'a-t-il demandé, à quelques pas de nous, le château de Le Pen? Le Pen n’est pas un si mauvais larron que les médias le prétendent et c’est un des rares hommes politiques à être sincère.
- Oui, je sais, ai-je dit alors en grinçant des dents.
- Ah oui ? a poursuivi M. Vous savez donc que l’Histoire n’est pas ce que les médias ou l’école en ont fait, parce que nous venons du même monde, vous et moi, et que vous lisez, comme moi. Vous savez que la vie est cruelle et terrible et que des Juifs ont collaboré et vendu leurs frères durant l’Occupation, n’est-ce pas ? n’est-ce pas ? Vous savez ?
- Oui, je le sais, ai-je dit hors de moi. Il y a eu des vendus partout et de tout temps. L’écrivain Maurice Sachs en a même fait ses choux gras !
J'étais paralysé. Paralysé, consterné, le souffle coupé. Mais ce n’était qu’un début, M. n’avait pas dit son dernier mot. Il a fallu qu’il poursuive dans le métro avec moi et ma collègue syrienne. M. me provoquait à cet instant, comme un maître provoque son valet, pour juger de mon état de sujétion. Il voulait savoir si j'étais capable d’entendre de tels propos pour le salaire médiocre qu’il me versait, il voulait connaître le seuil au-delà duquel il pouvait espérer mon poing sur sa gueule. Et je n’ai rien dit, je suis resté déférent avec lui, j’ai gardé ma salive, jusqu’à ce qu’on me permette de l’ouvrir. Ce qui n’a pas manqué d’arriver, et M. a dû partir de notre centre de formation, comme il l'avait prévu lui-même, en ayant terminé ses annuités, pour la retraite.

lundi 11 mai 2009

Des nouvelles récentes du Château (9)

- IX -




Si Klamm est une énigme pour K., il est probable que K. lui-même soit une énigme pour Klamm. Si K. ne peut observer Klamm que par un trou fiché dans une porte de la salle du café de l’Hôtel des Messieurs, s’il guette l’instant où Klamm apparaîtra de cet Hôtel pour prendre la voiture qui l’attend à son seuil, Klamm peut bien, tel un reflet de K., un écho maîtrisé et amplifié de l’arpenteur, chercher à voir lui aussi K. Klamm serait donc le double de K. et nous assisterions à rien moins qu’à un jeu de lumières entre eux. Que sait K. de Klamm ? Il appartient au Château. Que sait Klamm de K. ? Il appartient au village. Les nouvelles retraçant la situation de Klamm pour K. et de K. pour Klamm ne sont données que par des émissaires, des médiateurs dont on peut douter de la réelle compétence ; et la mémoire des hommes, comme des porteurs de messages, est courte. Klamm ne s’enquiert pas par lui-même de la situation de K., il ne peut imaginer que le sort de K. soit mauvais, comme K. se figure que, pour Klamm, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pourtant, le lecteur, contraint d’assister à la déchéance de K. dans le Comté de Westwest et s’identifiant à lui, est surpris en découvrant la lettre de félicitation que Klamm lui adresse :
« À Monsieur l’Arpenteur à l’Hôtellerie du Pont. Les travaux me satisfont entièrement. L’ouvrage de vos aides n’est pas moins digne d’éloge(1).
Vous vous entendez à merveille à les exciter au travail. Ne faiblissez pas dans votre zèle, menez les à bonne fin. Une interruption me fâcherait. Au reste ayez confiance, la question du paiement se décidera bientôt. Je ne vous perds pas de vue. »

Le lecteur, ne pouvant comprendre les intentions de Klamm en écrivant sa missive, considère alors que K. est le jouet du destin et en veut aux membres du Château. Ceux-ci semblent être, pour lui, des dieux aveugles et ignorant la condition des créatures qu’ils dirigent. A moins qu’il ne s’agisse de l’absurdité du système administratif broyant les hommes et les jetant sur le carreau sans conscience de ses moyens et de ses fins, ou d’une machine invisible et folle, un processus schizophrénique ayant atteint la psyché de toute une société.
Mais l’on peut aussi imaginer que, si Kafka avait pris Klamm pour personnage principal de son roman, une lettre de K. à Klamm aurait eu une réception comparable sur le lecteur ; on peut aussi concevoir que les problèmes entre K. et Klamm ne sont pas de l’ordre de l’aveuglement ou de la manipulation, mais de la communication.

Dans cet ordre d’idées, les membres du Château se figureraient connaître les membres du village, comme les membres du village, les membres du Château. Le groupe des fonctionnaires du Château imaginerait être à l’image du groupe des habitants du village, et il n’y aurait pas d’injustice ni d’aberration d’un groupe envers l’autre, il serait inconcevable que le village soit mal administré ; chacun connaîtrait la situation de celui dont il dépend, chacun connaîtrait ses responsabilités : les rapports établis entre l’une et l’autre sphère seraient fondés sur la croyance que les réseaux de communication fonctionnent de manière optimale. – Alors que K., à la recherche de son identité, ne reconnaît pas son reflet dans le miroir et se figure que Klamm est un étranger pour lui. Il en viendra bientôt à penser que cet étranger veut lui manger son pain.



Ainsi, des employés des Assedics versant une allocation chômage aux demandeurs d’emploi. Ces employés, étant astreints à un régime de travail dont ils ne contrôlent pas le rythme et obligés de lire un nombre de plus en plus important de dossiers, préparent chaque mois le versement d’allocations selon ce qu’ils saisissent de tel ou tel allocataire et, peu à peu, perdent le fil des jobs entrepris par l’un ou par l’autre. Comme les grilles de lecture des feuilles de salaires des chômeurs par les Assedics ne sont pas pertinentes, le chômeur devient progressivement une énigme pour les Assedics en même temps que les Assedics deviennent une énigme pour le chômeur. Les Assedics peuvent considérer que le chômeur n’a pas perçu toutes ses allocations un mois sur l’autre et lui verser d’avantage que ce qu’ils auraient dû verser, ou bien le chômeur, fier d’avoir amoncelé un nombre d’heures important dans le mois, peut avoir la désagréable surprise d’être considéré, le mois suivant, comme étant un fraudeur.
Contrairement à une idée reçue, un chômeur est souvent coupable aux yeux de l’administration d’avoir trop travaillé, car, dans le fond, les Assedics, aussi ignorants des divers paramètres entrant en compte à la lecture d’une feuille de salaire que le chômeur lui-même, préfèrent un chômeur ne justifiant dans le mois d’aucun salaire et n’ayant rien à leur envoyer. Ce chômeur est paradoxalement un bon chômeur, puisque, potentiellement, virtuellement à la recherche d’un emploi et vivant dans l’expectative de jours meilleurs. De lui, l’Administration peut dire ce que Klamm écrit à K. : que les travaux exécutés le satisfont entièrement.

En revanche, si, pour l’Administration, la situation réelle du chômeur est une énigme, telle part d’énigme est prise en compte dans ses calculs. Ainsi, lorsqu’elle considère qu’un chômeur est un fraudeur, la condamnation qu’elle lui envoie par la poste n’en est pas une, puisqu’elle n’est généralement pas suivie d’un procès ; sa condamnation reste donc une condamnation par préméditation. Le fraudeur des Assedics, devenu en France la bête noire des politiques et des médias, est, dans la réalité, un fraudeur par intermittence : il est un fraudeur jusqu’à ce qu’il ait remboursé ses erreurs ou celles de l’administration.

C’est donc à une modulation de la peine et de la culpabilité que nous assistons, à une justice des frappes, proche de la guerre des frappes : la culpabilité pour une fraude n’est plus aujourd’hui condamnée à vie par une administration aveugle, un dieu Anubis indifférent aux remords qu’il pèse sur sa balance, mais le procès est intenté de façon aléatoire et pour un laps de temps précis, réduit à un ou deux mois. Le chômeur est estimé coupable de fraude pour une période très courte, mais, dans le même temps, il n’est pas coupable, il est mis en procès par la société, mais, dans le même temps, il n’est pas en procès avec elle, il est un bon travailleur et, dans le même temps, il en est un mauvais. Le bien et le mal sont devenus pour lui des notions toutes relatives, puisqu’ils dépendent de la main d’un peseur d’âmes, un Anubis qui, conscient de l’état d’aveuglement dans lequel il se trouve, cherche à pallier son handicap en bougeant la balance du destin des chômeurs d’un côté et de l’autre, d’un côté et de l’autre, comme s’il s’agissait du pendule d’un sourcier...



(1)Puisque le Château a fait obtenir à K. deux aides qui répondent au nom d’Arthur et de Jérémie et qui sont jumeaux.

mardi 5 mai 2009

Des nouvelles récentes du Château (8)

- VIII -




Il y a plus de deux ans, alors que j’étais formateur à Paris, j’avais dans mon cours une stagiaire malienne du nom de Konate. Konate est un patronyme courant et important au Mali qui désigne l’appartenance à la caste des seigneurs. En France, Konate avait environ quarante ans quand je l’ai connue, était femme de ménage à l’hôtel de police du Louvres et venait en stage en robe et fichu bariolés. Konate est K. rétrogradé par le maire du village après avoir émigré en France, mais aussi le diplômé de l’Université n’arrivant pas à faire valoir ses qualifications sur le marché du travail. Au niveau international, le marché du travail français est affaire de réseaux diplomatiques entre la France et le pays d’origine de l’immigré : un Iranien d’une trentaine d’années peut aujourd’hui avoir un poste à responsabilités à Paris et faire valoir sa double nationalité, un Marocain ayant fait ses études dans les années cinquante ou soixante peut être retraité de l’Université française, mais un Malien reste un Malien, comme un diplômé français es lettres sans titularisation demeure un raté. Le sort d’un homme n’est pas seulement une question de couleur de peau, mais il résulte d’un marché du travail, de conjonctures économiques et diplomatiques propices ou néfastes et de l’histoire des hommes et des sociétés. Konate, quant à elle, avait choisi de venir en France et était devenue agent d’entretien à Paris pour l’hôtel de police du Louvres. Depuis près de dix ans, elle fait le ménage le soir dans un commissariat, tandis que les coffres forts sont ouverts et que des liasses de billets sont à portée de sa main.

Un jour que je faisais cours à des stagiaires immigrés avec elle, j’avais voulu les pousser à visiter le Louvres. J’avais, durant la journée, des Maliens, des Algériens, des Egyptiens, des Nigérians ou des Turc, et, selon eux, l’accès à la culture était seulement déterminé par l’argent. Je leur ai déclaré que non, je leur ai affirmé qu’il y avait aujourd’hui un accès à la culture pour tous, je leur ai expliqué que le musée du Louvres était gratuit un dimanche dans le mois et qu’ils pouvaient y aller eux aussi, mais mes réponses ne les ont pas satisfaits et un débat a commencé entre nous. Konate a tranché la discussion en déclarant que, même si le musée du Louvres était quelquefois gratuit, il n’était pas pour eux. Pour eux, c’était de l’argent sale, de l’argent offert mais, dans le même temps, interdit, un mensonge de polichinelle comme celui qui s’amoncelait dans les coffres ouverts du commissariat du Louvres qu’elle nettoyait le soir, depuis bientôt dix ans.



L’argent est là, sur les comptoirs de l’hôtel de police du Louvres, il est Madone à l’enfant de Fra Angelico, de Raphaël ou de Vinci, les pièces où se trouvent amoncelés les trésors de la peinture florentine et la profanation de l’hostie d’Uccello, la Fortune, la Fortune devant soi ; mais, dans le même temps, l’argent n’est pas là. Il est présenté comme un fruit à portée de la main, l’eau courante versée à flot des pompes publiques, O² que l’on respire, femme-offerte- offertoir-ou-foire, évidence et flagrance, mais cette évidence ne se touche pas, cette flagrance ne saisit que le regard. Les fruits de Tantale sont à la fois ce que le regard s’approprie et le hors-champ puisque hors de portée, le hors des mains donc du regard : l’approprié et l’inapproprié.


« Le chemin qui monte, qui descend est un seul et même. »

Héraclite.


On contemple l’argent offert tels les yeux d’une raie sur l’étal d’un pécheur italien – des yeux qui ne mentent pas – la peinture florentine au musée du Louvres et l’art malien au Quai Branly depuis que le Musée de l’Homme n’existe plus, et, dans le même temps, Konate est une otage, le visiteur du Quai Branly et du Musée du Louvres sont des otages, puisque tous sont dépossédés de l’univers qui leur donnait lieu d’être. Les bijoux, les colliers, les atours maliens de Konate sont devenus des objets de culture pour le visiteur du Quai Branly, comme le sont la profanation de l’hostie, le Pape de Bacon ou une Madone florentine pour le visiteur du Louvres, et les visiteurs s’avancent hypocritement devant eux, cependant que Konate elle-même s’avance devant l’argent ; elle s’avance hypocritement, mais sans cynisme, comme le visiteur imaginant emporter la Madone ou le Juif d’Uccello auquel il est défendu de profaner l’hostie. Elle plie l’échine comme le visiteur, chacun perdu dans un recoin du Château et reproduisant les gestes de l’autre, tel un hologramme fonctionnant en boucle depuis dix ans. Mais tous refuseraient de contempler leur propre dieu, si on le leur présentait, tous sont incapables d’avouer le nom du dieu qu’ils adorent. Et tous sont, pris dans leur mauvaise foi, l’image inversée des deux autres, et vouent un culte absurde à ce qui ne les concerne pas.


vendredi 1 mai 2009

Des nouvelles récentes du Château (7)

- VII -



L’instituteur attend K. dans la chambre que son hôtesse voudrait lui reprendre. Il lui apprend que le maire n’a pas aimé le ton outrecuidant qu’il a eu lors de leur dernière conversation et qu’il a dressé un procès verbal contre lui. Cependant, dans un souci de solidarité, le maire veut encore se montrer généreux envers lui et il a décidé que K. pouvait obtenir une place de concierge à l’école du village. Ainsi K. se retrouve rétrogradé et, d’arpenteur, il passe pipelet. Il refuse naturellement, mais Frieda, sa compagne, devant la nécessité de la situation, parvient à le faire changer d’avis. K. n’a pas le choix et c’est du bout des lèvres qu’il consent à l’offre, et l’instituteur, qui s’est trouvé devoir créer un emploi de concierge pour son école, lui lit la fiche de poste du bout des lèvres, lui aussi :
« Vous avez, Monsieur l’Arpenteur, à nettoyer et chauffer chaque jour les deux salles de classe, à faire vous-même les petites réparations de la maison, des objets de l’école et des agrès de la salle de gymnastique, à balayer la neige de l’allée du jardin, à faire mes commissions et celles de Mademoiselle l’institutrice, et, pendant la belle saison, tous les travaux du jardin. En revanche, vous pouvez choisir celle des salles de classe où vous habiterez ; mais, si l’on ne fait pas classe dans les deux salles à la fois et que vous habitiez dans celle où l’on enseignera à un moment donné, il vous faudra naturellement déménager pour habiter dans l’autre. Vous n’aurez pas le droit de faire la cuisine à l’école ; à titre de compensation, vous serez nourris à l’auberge, vous et les vôtres, aux frais de la commune. En qualité d’homme bien élevé, vous devez savoir que votre conduite ne devra jamais porter atteinte à la dignité de l’école et que les enfants, tout particulièrement, ne devront jamais être témoins de scènes déplaisantes à votre foyer, je ne mentionne donc la chose qu’accessoirement. Dans le même ordre d’idées, je tiens à insister sur la nécessité où nous sommes de vous demander de faire régulariser le plus tôt possible vos relations avec Mademoiselle Frieda. Nous établirons sur ces bases un contrat d’engagement que vous aurez à signer dès que vous emménagerez. »

K. est maintenant employé sur les bases d’un contrat moral qui dépasse le simple engagement d’un travail rémunéré, puisque son intimité même est prise en compte. K., en même temps qu’il est contraint de se marier avec Frieda, perd son statut moral et juridique d’homme libre et au-dessus de tout soupçon. Puisqu’il doit habiter dans l’une ou l’autre des salles de cours qui pourra être remplie d’écoliers à tout moment, il n’a plus de foyer, n’est plus le garant de sa personne morale ; en somme, il n’a plus de vie en propre. Il est moins qu’un enfant, donc moins qu’un concierge, il n’est plus rien. Rien.


À la fin des vacances scolaires 2006, j’avais, comme je l’ai dit, accepté un travail d’adjoint éducatif consistant à encadrer des enfants d’une école maternelle et primaire. Je sentais la fin de mon chômage approcher et sonner l’heure des séparations avec ma femme. Je suis donc arrivé, après mon entretien d’embauche, à ma première réunion de travail. Moi et quelques autres avons été assis à une table de maternelle, sur des chaises de la taille de jouets ; Yamina était là aussi et devait animer la réunion. Nous étions cinq ou six âgés de vingt ou trente ans, la plupart exerçaient déjà cet emploi depuis deux ou trois ans, et pourtant, Yamina a souhaité employer deux heures à extraire de notre fiche de poste, page de quelques lignes posée sur la table devant nous, la quintessente moelle, et chacun de nous a hoché la tête à l’inventaire des charges, comme des enfants devant la maîtresse. Un mois plus tard, le même rituel s’est produit, mais, cette fois, les directrices de l’école maternelle et primaire où j’exerçais mes fonctions étaient présentes, il s’agissait de savoir si elles étaient satisfaites de mon travail. Nous nous sommes donc assis, dans la garderie où je travaillais depuis peu, sur des chaises d’enfants qui nous cassaient le dos. Mon employeur était là et avait ma fiche de poste à la main ; il l’avait même avant d’être entré dans l’école, mais, à sa grande surprise, les deux directrices étaient contentes de moi. – Il ne l’avait prise avec lui que pour le cas où l’une ou l’autre des exigences de ma charge n’avait pas été respectée. – Comme il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, il n’avait pas à la lire et il est reparti avec elle pour une autre réunion, dans un autre établissement. Là, il s’assiérait de la même façon, sur une chaise minuscule, et c’est dans cette position ridicule que, peut-être, il aurait à licencier un employé.

Contrairement à une idée reçue, les rituels n’ont pas disparu de nos sociétés, mais ils ont régressé au stade infantile, les adultes qui nous dirigent se reconnaissant impunément comme étant de grands enfants, puisque c’est actuellement l’enfance et la jeunesse qui sont l’idéal et non plus la barbe et les binocles, la sage maturité du vieillard, comme à l’époque de Kafka. C’est donc aujourd’hui avec une irresponsabilité souveraine que les directeurs tuent socialement leurs employés. On découvre alors un renversement des perspectives, par rapport à l’époque où Haussmann construisait ses immeubles : ce sont maintenant les jeunes qui sont devenus vieux et habitent sous les combles, ce sont les jeunes qui portent binocles et rouflaquettes après l’âge de dix-huit ans, cependant que les vieillards habitent, au-dessous d’eux, de grands appartements, s’habillent comme leurs neveux et se déresponsabilisent de leur progéniture, génération devenue sénile avant l’âge, qui ne les reconnaît pas, et dont ils ne se reconnaissent pas.

mercredi 29 avril 2009

Des nouvelles récentes du Château (6)

- VI -

Le maire a la goutte et doit recevoir K. au lit. C’est pourtant avec cet homme important, celui qui traite directement avec les bureaucrates du Château, que K doit convenir du travail de cadastre qu’il a à effectuer. Mais le maire est malade et, comme K. a tenu à le voir, le maire a accepté de l’écouter. Le village n’a pourtant pas besoin de ses services, lui apprend celui-ci, aucun problème de cadastre, ni de démêlés concernant des propriétés n’ayant été relevés de son vivant. Il y a donc une méprise dans l’offre faite par le Château à K d’un emploi d’arpenteur à des milliers de kilomètres de chez lui :

« Vous êtes engagé comme arpenteur, ainsi que vous le dites, mais, malheureusement, nous n’avons pas besoin d’arpenteurs. Il n’y aurait pas pour vous le moindre travail ici. Les limites de mes petits domaines sont toutes tracées, tout est cadastré fort régulièrement. Il ne se produit guère de changement de propriétaire. Quant à mes petites disputes au sujet des limites, nous les liquidons en famille. Que ferions-nous, dans ces conditions, d’un arpenteur ? »

La méprise est évidente, mais, dans le même temps, elle a une raison d’être, les membres du Château ne se trompant jamais, puisqu’ils sont des dieux, comme Klamm est un dieu. Telle déconvenue, aussi importante et tragique pour K., n’en est donc pas une. K. n’est pas employé pour ses compétences d’arpenteur, l’accueil qui lui est fait, le compte qui lui est ouvert à l’auberge sont une aide qu’on lui offre, un service qu’on lui rend. Il y a donc une justice et une vérité derrière toutes situations absurdes : K n’est plus arpenteur – et l’a-t-il jamais été ? –, mais, en tout cas, il n’est pas un rôdeur.

Il y a quatre ans, j’ai été quinze jours en négociation de contrat de travail, à Paris, en tant que formateur en Français Langue Etrangère pour mille euros, à plus de quatre cent kilomètres de chez moi. J’habitais Dijon et mon employeur, directeur d’un centre de formation pour immigrés, s’est demandé quinze jours durant si cela valait la peine de me payer un forfait TGV valant la moitié de mon salaire, eu égard à la situation financière de son association, les frais de déplacement supplémentaires et la fatigue que cela entraînerait chez moi. Aucun autre directeur, dans le même domaine que lui, n’aurait choisi de me prendre. Six mois après m’avoir embauché, mon directeur a pris un congé maladie d’un an, puis il est parti en retraite, quelque temps après mon licenciement économique.

Pourquoi avais-je été choisi, moi, à tel prix, pour un emploi précaire ? Quelle logique là-dedans ? Aucune : j’étais moi-même K. Le directeur du centre de formation m’avait choisi, parce qu’il était à quelques mois de la retraite et que, dans de telles circonstances et maître de son navire, il pouvait faire preuve de libéralité envers moi et prétendre à quelques écarts de conduite avec l’association qu’il dirigeait. J’avais donc été choisi moitié pour mes compétences et pour mes diplômes et moitié pour un caprice. Pendant plus d’un an et demi, la ville de Dijon où je résidais devint pour moi une banlieue de Paris, je prenais le TGV tôt le matin au milieu de cadres supérieurs somnolents et je composais des abécédaires pour des analphabètes maliens, turcs et algériens.

Quelques mois avant de partir se faire hospitaliser, le directeur, qui m’avait embauché, a présenté à son équipe son suppléant. Il s’agissait d’un nouveau venu dans le centre de formation où j’exerçais : un homme vieillissant, venant de Touraine, qui avait travaillé en tant qu’administrateur dans l’industrie sidérurgique et qui ne connaissait rien à l’intégration. Pourquoi un tel individu avait-il été choisi pour gérer des formations après le départ du directeur ? Pourquoi moi-même avais-je été choisi, alors que, comme lui, je n’habitais pas Paris ? Dans mon cas, je pouvais prétendre à des diplômes qui m’habilitaient à donner des cours à des étrangers, mais lui ?


dimanche 26 avril 2009

Des nouvelles récentes du Château (5)

- V-


Aujourd’hui, l’Etat français n’a jamais autant travaillé à demeurer le garant de valeurs morales universelles, n’a jamais autant communiqué en ce sens, même si le simulacre du bien public qu’il émet n’est plus un argument pour personne et que le discours qu’il emploie pour garantir sa loyauté politique n’a plus aucune pertinence. Mais, puisqu’il n’a plus la possibilité de convaincre, puisque ses actes politiques ne correspondent plus aux propos tenus, il reste le montage des images et des preuves, comme dernier atout et politesse du désespoir. On ne peut s’attaquer aux immigrés et aux beurs, comme Sarkozy, Jospin ou Chirac l’ont fait durant leurs campagnes présidentielles, que si l’on a montré que la société française, dans son ensemble, a fait tout son possible pour les intégrer, on ne peut prétendre baisser les budgets de la Culture et imposer des restrictions drastiques aux Drac et aux Fracs, comme aujourd’hui, que si l’on a montré que l’on a fait tout notre possible pour que des artistes, des écrivains, des intermittents du spectacle puissent vivre dignement. Il faut donc une architecture du simulacre, un ensemble de dispositifs-écho et de coquilles vides. Et, dans cette architecture du courant d’air, des Tartuffes malgré eux, un angélisme, de belles âmes et un enfer pavé de bonnes intentions.

samedi 18 avril 2009

Des nouvelles récentes du Château (4)


- IV -

K. arrive à ce moment-là aux abords du Château ; il affirme être arpenteur et dit avoir un contrat de travail signé à l’étranger avec le maître du lieu, le comte de Westwest. K. va donc relever et mesurer les voies et les ornières du comté, suivre sentiers, couloirs et antichambres, et commencer par la petite porte pour faire carrière. Il pense déjà que, derrière le manque d’hospitalité de ses employeurs, derrière l’absurdité de leurs exigences, il y a une raison et qu’il suffira pour lui de la trouver et de se l’assimiler pour grimper les échelons.

K. est particulièrement naïf, mais c’est une naïveté appliquée et consciencieuse ; une naïveté qui ne manque pas d’intelligence, pourrait-on dire. Aucune colère, aucune révolte de sa part dans les moments les plus intolérables. Ainsi, quand il demande à voir Klamm, son supérieur au comté, pour connaître les raisons de son emploi et ce qu’il peut en espérer, on lui répond que Klamm est un membre du Château et qu’il n’est pas digne de le voir. Klamm est un être supérieur, un dieu.
K. peut, s’il le souhaite, contracter un mariage avec Frieda, une femme du village avoisinant le Château, mais il lui est interdit de discuter de sa situation avec son employeur et il devra tourner autour de ses murs, sans l’atteindre.

Ce n’est pas seulement que K. est un étranger, et que, de ce fait, il est dépendant des gens qui l’accueillent, mais il y a un devoir de réserve entre l’institution et les hommes qu’elle administre, non pas un tabou, mais un devoir de réserve, une façon de se tenir et qui est essentiel à son organisation sociale ; K. devra l’apprendre.

Sans ce devoir de réserve entre les hommes, pas de cadres, pas de hiérarchie, donc pas de société.

K. ne peut comprendre une telle réserve, il trouve tout naturel de rencontrer Klamm et de discuter avec lui, il ignore les liens entretenus entre les membres du Château et les gens du village, entre l’institution et les hommes, pense qu’il y a là un mensonge de polichinelle. Non pas un tabou, mais un mensonge de polichinelle.

Klamm n’est ni un être supérieur ni un dieu, mais une personne en chair et en os ; Klamm et K. ne l’ignorent pas eux-mêmes, et les gens du village, à leur manière, ne l’ignorent pas non plus, et l’hôtesse de K., qui le reprend, quand celui-ci déclare son envie de rendre visite à Klamm, le sait aussi : Klamm n’est pas un dieu, ni un sorcier, mais il faut qu’il en ait l’apparence ; et, quand l’hôtesse demande à K., à ce sujet :
« Dites-moi donc comment vous avez fait pour seulement supporter la vue de Klamm ? – puisque K. a vu Klamm par le bout de cette lorgnette que sa future compagne, Frieda, lui avait indiquée – Vous n’avez pas besoin de répondre, je le sais, vous l’avez très bien supportée. C’est que vous n’êtes pas capable de voir réellement Klamm ; je le dis sans orgueil, car moi-même je n’en suis pas capable non plus. »,
elle tient son rôle d’hôtesse en tentant d’expliquer à K. ce qu’il en est de l’incivilité dans son village.

Dans le fond, nous révèle Kafka, il n’y a jamais eu de tabou ni d’interdit. Le tabou, comme l’interdit, c’est le devoir de réserve, et ce devoir est impérieux ; il est davantage que le fait qu’un employé soit dans l’obligation de garder le secret sur les activités de son employeur. Le devoir de réserve est ce qui fait qu’une société communique en tant que société, ce qui se sait, mais qui se tait, et détermine les hommes à tenir leur rang les uns face aux autres, comme les gens du village devant les fonctionnaires du Château.

Les hommes ont besoin de bornes, l’arpenteur l’apprendra, et les murs du Château sont ces bornes. Or l’hôtesse de K est éduquée, puisqu’elle sait ce qu’il ne faut pas savoir. Elle sait qu’il ne faut pas voir les membres du Château, alors que, naturellement, elle pourrait les reconnaître, s’ils se présentaient à elle. Mais elle doit faire en sorte que leur identité demeure une énigme, pour elle, pour le village, comme pour K.

Il y a deux ans, lors d’une interview que j’avais eue à France Culture pour la sortie de mon premier roman, j’avais rencontré l’écrivain Pavel Hak et discuté avec lui. Hak est né en Bohème et écrit en français des romans inspirés de Volodine. L’un de ses romans, Trans, décrit les conditions politiques nouvelles imposées aux flux migratoires en Europe et aux Etats-Unis. Trans parle de transmigration et de la situation actuelle de survie des immigrés dans un contexte économique international devenu transfrontalier. Hak est lui-même un immigré en France, il a vécu de petits boulots en Italie, s’est marié à une Française et a poursuivi des études de philosophie à Paris. Il a été, entre autre, traducteur et interprète pour France Terre d’Asile. Il a donc vécu ce qu’il raconte, en est, en tant qu’auteur, un témoin direct. Deux ans avant de le rencontrer quelques brefs instants, Hak avait tenté de monter une pièce qu’il avait écrite, Lutte à mort, traitant justement du phénomène moderne de la transmigration. Tout ce qui compte de théâtre à Paris avait refusé sa pièce, jugée trop violente, absurde et irréaliste. Hak avait été censuré, non parce qu’il témoignait de la vérité sur les conditions nouvelles imposées aux flux migratoires, mais parce que ces conditions, telles qu’elles sortaient de la bouche de Hak, étaient considérées comme étant invraisemblables. Les théâtres parisiens ne voulaient pas de sa pièce, parce que l’ignominie dont elle témoignait devait demeurer un mensonge de polichinelle.

– Lutte à mort avait-elle vraiment été censurée ? Il n’y a pas de tabou, il n’y plus de tabou au théâtre en tout cas, il n’y en a même peut-être jamais eu. Mais Lutte à mort (puisque nous sommes dans un pays où la liberté d’expression existe) est une pièce que l’on pourrait désigner comme étant hyperviolente ; et l’hyperviolence demeure invraisemblable, voilà tout. Pavel Hak découvrait, à son corps défendant, le devoir de réserve en matière de vrai et de beau.
À propos des centres de rétention, Hak écrit, dans Lutte à mort :
« Fille : Ils m’insultent ils me frappent, même la nuit il y a toujours une porte qui s’ouvre, personne ici ne dort, les hommes entrent, à cinq ou dix ils prennent la fille qui le jour les a émoustillés. On entend leur hennissement, et les hurlements de la fille, personne n’ose regarder, et le matin, quand après une nuit blanche, les néons se rallument, il n’y a plus de trace de ces virées nocturnes : le sang le sperme la bave, les pas des surveillants les effacent, et les jeunes femmes se taisent plutôt que d’être reconduites à la frontière, après avoir été violées par des fonctionnaires d’Etat, souillons bonnes qu’à essuyer de nouvelles souillures, chiennes bonnes qu’à être outragées et renvoyées chez elles. »

Il y a un an, en 2007, j’ai monté une association de prévention sanitaire et de formation linguistique à l’usage des immigrés avec une médecin née au Cambodge, Emma Trinh. Emma Trinh a connu, dans son enfance, la fuite du Cambodge devant les khmers rouges, le ghetto thaïlandais et les banlieues rouges en Ile-de-France. Emma était déjà présidente d’une association nommée Maylis quand je l’ai rencontrée. Maylis est une association composée de médecins qui prennent le relais du standard des urgences à Dijon, quand celui-ci est saturé d’appels. Quand elle m’a proposé de créer avec elle une association à visée sociale et préventive, je lui ai indiqué quelles étaient les administrations susceptibles de financer son projet, et notamment la principale, l’Agence pour la Cohésion Sociale et l’Egalité des Chances (l’ACSE).

En 2006, l’Etat, à travers le Plan Borloo, a démantelé le Fond d’Actions Sociales pour l’Intégration et la Lutte contre les Discriminations, à l’initiative des subventions concernant l’Intégration, en deux organismes : l’ACSE et l’ANAEM. L’ACSE détient un budget de subventions concernant l’intégration et la lutte contre les discriminations raciales, mais elle n’est plus seulement chargée de la cause des étrangers et des immigrés mais de toutes les causes comme de toutes les formes de discriminations sociales telles que l’homophobie, le sexisme ou l’illettrisme. En quelques mois, le gouvernement français a donc transformé une instance chargée de l’aide à apporter aux réfugiés et aux immigrés en une cour des miracles. Aussi, lorsque Emma Trinh a monté son dossier de subventions et naïvement tenté de le défendre seule, elle a été pour le moins surprise d’être accueillie par un chargé de mission d’origine marocaine qui lui a expliqué en termes péremptoires que l’ACSE de Bourgogne n’avait pas pour vocation de professionnaliser des acteurs de l’intégration. Or, c’était un homme né au Maghreb qui refusait à une femme née en Asie de l’argent pour des actions dans l’intégration en France, alors qu’il était principalement chargé de la promotion d’une telle cause.

La Cambodgienne Emma Trinh découvrait, à son corps défendant, le devoir de réserve en matière de vrai et de bien.